CEMAC : la BEAC veut encadrer les titres publics des banques — qu'est-ce que cela change pour les entreprises ?
Avec 10 020,5 milliards FCFA de titres souverains dans leurs bilans, les banques de la zone ont fait de la dette d'État leur actif préféré. La BEAC prépare de nouveaux ratios pour réorienter la liquidité bancaire vers le crédit privé. Enquête.

Photo d'illustration · Source : ACTUFIN · Illustration éditoriale
La dette publique occupe une place croissante dans le bilan des banques de la CEMAC. La BEAC prépare désormais de nouveaux ratios pour encadrer leurs souscriptions aux titres publics. Derrière cette réforme se joue une question essentielle : une partie de la liquidité bancaire pourra-t-elle être réorientée vers les entreprises ?
L'essentiel
10 020,5 Md
FCFA d'encours bons et obligations du Trésor CEMAC à fin mai 2026
+65 %
Progression de l'encours en trois ans (contre environ 6 000 Md FCFA en 2023)
77 %
Part des titres publics détenue par les banques (statistiques monétaires à fin mars 2026)
10,60 %
Rendement moyen des titres publics en juillet 2026
LE CONSTAT CHIFFRÉ D'ABORD
À fin mai 2026, l'encours des bons et obligations du Trésor des six États de la CEMAC atteignait 10 020,5 milliards de FCFA, contre environ 6 000 milliards trois ans auparavant — soit une progression de plus de 65 % en trois ans. Les banques en sont les principales détentrices, avec une part estimée à 77 % de l'ensemble des titres émis par les six États de la communauté selon les dernières statistiques monétaires disponibles à fin mars 2026.
Le mécanisme qui alimente cette concentration est connu et documenté par la BEAC elle-même : les titres publics offrent aux banques un rendement attractif — 10,60 % en moyenne en juillet 2026 — tout en bénéficiant d'une pondération de risque nulle dans le cadre prudentiel régional fixé par la Commission Bancaire de l'Afrique Centrale (COBAC). Concrètement, un franc prêté à l'État ne mobilise aucun fonds propre réglementaire pour la banque qui le détient, contrairement à un crédit accordé à une entreprise, qui exige une couverture en capital.
Le choix économique est donc rationnel du point de vue de chaque banque prise individuellement, même s'il produit un résultat collectif problématique pour le financement de l'économie réelle.
LE PARADOXE DE LA TRANSMISSION MONÉTAIRE
Un chiffre, rarement mis en avant, illustre la gravité du problème mieux que n'importe quel discours : entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026, alors même que la BEAC a engagé un cycle d'assouplissement monétaire, les taux débiteurs moyens pratiqués par les établissements de crédit de la CEMAC ont progressé de 249 points de base sur la même période.
La preuve statistique
5 % → 4,5 %
Le taux directeur (TIAO) abaissé par la BEAC
6,75 % → 6 %
Le taux de la facilité de prêt marginal abaissé par la BEAC
+249 pb
Hausse des taux débiteurs moyens entre T1 2025 et T1 2026
Autrement dit : la banque centrale a rendu l'argent moins cher pour les banques, mais les entreprises qui empruntent auprès de ces mêmes banques ont payé plus cher qu'un an plus tôt. C'est la preuve la plus directe que le canal de transmission de la politique monétaire vers l'économie réelle ne fonctionne plus correctement en zone CEMAC — les banques préférant visiblement arbitrer leurs ressources vers la dette souveraine plutôt que de répercuter la baisse des taux sur leurs clients entreprises.
« La banque centrale a rendu l'argent moins cher pour les banques, mais les entreprises qui empruntent auprès de ces mêmes banques ont payé plus cher qu'un an plus tôt. »
UN SECOND CANAL D'ÉVICTION, MOINS VISIBLE : LE MARCHÉ REPO
La concentration sur les titres publics ne se limite pas à la détention directe. Les banques camerounaises, en particulier, ont développé ces dernières années un marché interbancaire adossé à la pension livrée sur le marché secondaire des titres publics de la BEAC : les volumes correspondants sont passés de 5 263,4 milliards de FCFA en 2023 à 9 121,4 milliards de FCFA au 31 décembre 2024, près d'un doublement en un an. Plus largement, les montants de titres publics mobilisés comme collatéral auprès de la BEAC ont progressé de plus de 60 % sur la seule année écoulée à fin mars 2026. Ce mécanisme permet aux banques de continuer à générer des revenus et de la liquidité à partir de leurs portefeuilles de dette souveraine, sans avoir à prendre le risque, plus coûteux à gérer, d'un portefeuille de crédits aux entreprises.
Le marché repo camerounais · Une croissance exponentielle
| Période | Volumes de pension livrée |
|---|---|
| 2023 | 5 263,4 Md FCFA |
| 31 décembre 2024 | 9 121,4 Md FCFA |
L'AMPLEUR DE L'ÉVICTION EN CHIFFRES
La comparaison la plus parlante reste celle des encours globaux : à fin mars 2026, les créances nettes du système monétaire sur les administrations publiques de la CEMAC atteignaient 11 397,6 milliards de FCFA, tandis que les crédits distribués à l'ensemble de l'économie — entreprises et ménages confondus — s'élevaient à 13 655,4 milliards de FCFA.
Créances sur l'État vs crédits à l'économie (fin mars 2026)
LE PROFIL DU GOUVERNEUR QUI PORTE LA RÉFORME
Installé à la tête de la BEAC le 1er mars 2024 après sa désignation par la Conférence des chefs d'État de la CEMAC le 9 février de la même année, Yvon Sana Bangui est un pur produit de la banque centrale, formé en France et au Maroc en informatique, économie et gestion publique. Proche du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, il a dû, dès son arrivée, composer avec des contestations internes sur son expérience économique jugée limitée par certains observateurs. Deux ans après sa prise de fonction, cette réforme des ratios de détention de titres publics constitue l'un des chantiers les plus structurants de son mandat, qui court jusqu'en 2031 : elle revient à s'attaquer frontalement à un modèle d'affaires bancaire que les établissements de la région ont construit, avec profit, depuis plusieurs années.
CE QUE CELA SIGNIFIE POUR LES ENTREPRISES
Pour les entreprises de la CEMAC, l'objectif est potentiellement important : davantage de crédit disponible pourrait faciliter le financement des investissements, du fonds de roulement et de l'expansion des PME et grandes entreprises.
Mais la réforme ne signifie pas automatiquement une baisse des taux ou une hausse immédiate des crédits. Les banques devront toujours évaluer le risque, la rentabilité et la solvabilité des emprunteurs — des critères qui, dans un environnement économique régional encore marqué par une information financière limitée sur les PME, continueront de peser sur le coût et la disponibilité du crédit, quelle que soit la nouvelle réglementation sur les titres publics.
L'enjeu sera donc de trouver un nouvel équilibre : réduire la concentration sur la dette souveraine sans fragiliser le financement des États, qui restent, eux aussi, largement dépendants de ce marché régional pour boucler leurs budgets — à l'image du Cameroun, du Gabon, du Congo et d'un quatrième État de la zone qui recherchaient, mi-2026, 162 milliards de FCFA supplémentaires sur ce même marché des titres publics.
CE QUI RESTE INCERTAIN
Au moment de la rédaction de ce dossier, la réforme évoquée par le gouverneur Yvon Sana Bangui demeure au stade de la préparation : aucun texte réglementaire définitif fixant les nouveaux ratios n'a encore été publié par la BEAC ou par la COBAC, qui devra vraisemblablement adapter en parallèle son cadre prudentiel sur la pondération de risque des titres souverains.
L'IDÉE À RETENIR
La BEAC cherche à modifier l'allocation de la liquidité bancaire : moins de concentration sur la dette publique, davantage de financement de l'économie réelle. Les chiffres disponibles — un encours de titres publics en hausse de 65 % en trois ans, des taux débiteurs qui augmentent malgré l'assouplissement monétaire, et un financement de l'État quasiment aussi important que celui de toute l'économie privée réunie — donnent une mesure concrète de l'ampleur du déséquilibre que cette réforme cherche à corriger.
Pour les entreprises, le véritable impact dépendra moins de la nouvelle règle elle-même que de sa capacité à transformer cette liquidité en crédit accessible, compétitif et durable — et de la volonté politique des six États membres à accepter, potentiellement, un coût de financement plus élevé pour leur propre dette souveraine, en échange d'une économie régionale mieux irriguée en crédit privé.
« Le véritable impact pour les entreprises dépendra moins de la nouvelle règle que de sa capacité à transformer cette liquidité en crédit accessible, compétitif et durable. »
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