Cacao : l'Alliance d'Abuja peut-elle réussir là où le « cartel du cacao » a échoué en 2019 ?
Cameroun, Côte d'Ivoire, Ghana et Nigeria viennent de signer à Abuja la Cocoa Value Addition Alliance. Six ans après l'échec partiel du Living Income Differential, et à l'ombre du précédent indonésien du nickel, enquête sur les chances réelles d'un pacte qui veut transformer un siècle de dépendance en une décennie de montée en gamme industrielle.

Photo d'illustration · Source : ACTUFIN · Illustration éditoriale
ABUJA. Le 14 juillet 2026, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Nigeria ont signé à Abuja la Déclaration instituant la Cocoa Value Addition Alliance. Une ambition claire, résumée par le ministre nigérian de l'Industrie John Owan Enoh : depuis un siècle, l'Afrique expédie ses fèves en sacs et les rachète transformées, sous forme d'emballages. Une formule qui frappe, mais qui n'est pas nouvelle : elle résume un problème que le continent tente de résoudre depuis les indépendances, avec un succès jusqu'ici très inégal. Pour comprendre les chances réelles de cette alliance, il faut la mesurer à l'aune de deux précédents instructifs, l'un cacaoyer et récent, l'autre minier et plus lointain.
Une dépendance structurelle, héritée des ajustements structurels
Le paradoxe est ancien et documenté : l'Afrique subsaharienne fournit environ 75 % des fèves de cacao produites dans le monde, une position qu'elle occupe depuis le début du XXᵉ siècle, mais capte une fraction marginale de la valeur générée par l'industrie mondiale du chocolat. Ce décrochage n'est pas seulement un accident de marché, il est en partie le produit de choix de politique économique. Dans les années 1990, sous la pression des programmes d'ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale, la Côte d'Ivoire et le Ghana ont libéralisé leurs filières cacaoyères, démantelant en partie les offices publics qui leur donnaient un levier de négociation collective face aux acheteurs internationaux. Le résultat, plusieurs décennies plus tard, est une chaîne de valeur où cinq transformateurs, Barry Callebaut, Cargill, Olam en tête, contrôlent plus de 60 % du marché mondial du broyage, et où dix entreprises dominent 42 % du marché des produits chocolatés. Une concentration industrielle qui laisse peu de marge de manœuvre aux pays producteurs, même lorsqu'ils détiennent la matière première.

Le précédent de 2019 : quand Abidjan et Accra ont tenté leur « OPEP du cacao »
L'Alliance d'Abuja n'est pas la première tentative de coordination des producteurs africains de cacao. En juillet 2019, la Côte d'Ivoire et le Ghana, qui pesaient alors, à eux deux, 75 % des exportations mondiales, avaient déjà frappé un grand coup médiatique. Le Financial Times avait alors titré sur les « tactiques de choc » des deux pays, qui envisageaient de bâtir une sorte d'« OPEP du cacao ». Le mécanisme retenu, baptisé Living Income Differential (LID) ou Différentiel de revenu décent (DRD), imposait aux acheteurs une surprime obligatoire de 400 dollars par tonne au-dessus du prix FOB, appliquée à partir de la campagne 2020/2021, avec l'objectif de garantir aux producteurs un revenu plus proche d'un revenu décent.
Le bilan, avec le recul de six années, est instructif et largement documenté par la recherche académique. Dans les deux années qui ont suivi l'annonce, les prix réellement perçus par les deux pays ont bien augmenté, au-delà même de la hausse des cours à terme du cacao. Mais cet effet s'est rapidement érodé : les différentiels d'origine, fixés librement sur le marché des courtiers, ont progressivement baissé pour compenser le LID, neutralisant une bonne partie du gain espéré. La raison structurelle de cet échec partiel tient en une phrase, résumée par les économistes comme un cas d'école du dilemme du prisonnier appliqué aux matières premières : la Côte d'Ivoire et le Ghana pesaient certes 75 % de l'offre mondiale, mais ne disposaient d'aucun moyen de limiter leur propre production ni de contrôler celle de l'autre. Sans quotas, sans mécanisme de sanction en cas de surproduction, l'accord ne pouvait tenir que le temps que le marché mette à s'ajuster. Paradoxalement, le Ghana, pourtant à l'origine de l'initiative avec la Côte d'Ivoire, a subi une baisse de production plus sévère que sa voisine sur la période, devenant le grand perdant de ce bras de fer avec les multinationales du négoce.

La leçon indonésienne : le nickel, un précédent plus encourageant mais pas sans ombres
Un second précédent, hors du continent africain mais fréquemment cité par les experts en politique industrielle des matières premières, mérite d'être mis en perspective : l'interdiction d'exportation de minerai de nickel brut décrétée par l'Indonésie en 2020. Contrairement au LID cacaoyer, il ne s'agissait pas d'un cartel de prix mais d'une interdiction pure et simple d'exporter la matière première non transformée, forçant de facto les acheteurs internationaux à investir dans des capacités de transformation sur le sol indonésien s'ils voulaient continuer à s'approvisionner.
Les résultats chiffrés sont, sur le plan strictement macroéconomique, spectaculaires : les exportations indonésiennes liées au nickel sont passées de 6 milliards de dollars en 2013 à près de 30 milliards de dollars en 2022, portées par la construction de dizaines de fonderies, notamment dans le parc industriel de Morowali à Sulawesi. Le pays est devenu, en une décennie, le premier exportateur mondial de produits raffinés de nickel, la matière première stratégique des batteries de véhicules électriques et de l'acier inoxydable.
Mais ce succès affiché masque des zones d'ombre que les partisans d'une stratégie similaire pour le cacao africain auraient tort d'ignorer. Les investissements de transformation ont été massivement portés par des capitaux chinois, créant une dépendance industrielle à un seul partenaire étranger plutôt qu'à un seul marché d'exportation. L'Union européenne a par ailleurs contesté cette politique devant l'Organisation mondiale du commerce, et Djakarta a perdu ce contentieux. Enfin, la concentration des capacités de transformation entre quelques grands groupes sino-indonésiens a créé une situation d'oligopsone défavorable aux petits exploitants miniers locaux, tandis que le coût environnemental et social de l'explosion du raffinage, déforestation, pollution, conditions de travail, a fait l'objet de critiques récurrentes d'ONG internationales.
Ce qui différencie, sur le papier, l'Alliance d'Abuja
À la lecture de ces deux précédents, l'Alliance d'Abuja se distingue par une ambition volontairement plus modeste, et sans doute plus réaliste. Les organisateurs eux-mêmes ont pris soin de le préciser : il ne s'agit pas d'un cartel avec quotas de production ou d'exportation, l'erreur structurelle qui a plombé le LID de 2019. L'alliance se positionne plutôt comme un cadre politique et industriel, destiné à harmoniser les normes de traçabilité, à coordonner le financement de la transformation locale, et surtout à négocier d'une seule voix face à une échéance réglementaire commune et non négociable : le règlement européen sur la déforestation (EUDR), qui s'appliquera aux opérateurs moyens et grands à partir du 30 décembre 2026, avec une exigence de traçabilité à l'échelle de la parcelle pour tout le cacao entrant sur le marché européen, lequel absorbe environ 60 % des exportations mondiales de cacao. C'est peut-être là la vraie force de cette alliance : elle ne cherche pas à manipuler artificiellement les prix mondiaux, mais à mutualiser le coût de mise en conformité réglementaire et à éviter que les petits producteurs ne paient deux fois pour la même preuve de traçabilité, comme l'a explicitement formulé le ministre nigérian.

Le chemin déjà parcouru, et ce qui reste à faire
Sur le terrain de la transformation locale, la Côte d'Ivoire n'est pas totalement démunie. Le pays est aujourd'hui le premier broyeur mondial de cacao, devant les Pays-Bas, avec des investissements dans la transformation en hausse de 58 % entre 2020 et 2025, et l'ambition affichée d'atteindre 100 % de première transformation de sa récolte annuelle d'ici 2030. Mais ce succès reste partiel : 95 % des dérivés du cacao ivoirien, pâte, beurre, poudre, sont encore réexportés sous forme semi-finie, faute d'un écosystème industriel local capable de les transformer en chocolat fini. En clair, la Côte d'Ivoire a gagné la première manche de la transformation, le broyage, mais reste largement absente des étapes les plus lucratives de la chaîne de valeur, où l'Europe conserve 36 % du broyage mondial et l'essentiel de la fabrication du chocolat de marque.
Trois facteurs qui détermineront le succès, ou l'échec, de cette nouvelle tentative
Trois enseignements, tirés des deux précédents examinés, permettent d'anticiper les conditions de réussite de l'Alliance d'Abuja. Premièrement, l'absence de mécanisme de contrôle des prix constitue, paradoxalement, un atout plutôt qu'une faiblesse : en renonçant à rejouer le scénario du LID de 2019, les quatre pays évitent l'écueil du dilemme du prisonnier qui avait sapé l'accord Côte d'Ivoire-Ghana. Deuxièmement, le succès du modèle indonésien montre qu'une stratégie de valorisation locale peut fonctionner à grande échelle, mais qu'elle exige des investissements industriels massifs, un accès fiable à l'énergie, et une politique claire d'attraction des capitaux étrangers, autant de conditions que les infrastructures énergétiques et logistiques ouest-africaines ne remplissent aujourd'hui que partiellement. Troisièmement, et c'est peut-être le point le plus critique, la concentration extrême de l'industrie mondiale du chocolat entre une poignée de multinationales du négoce et de la transformation constitue un obstacle bien plus difficile à contourner qu'une simple négociation de prix : tant que Barry Callebaut, Cargill et Olam continueront de contrôler l'essentiel des capacités de broyage et de raffinage mondiales, la capacité des quatre pays d'Abuja à « monter en gamme » jusqu'au chocolat fini dépendra moins de leur volonté politique commune que de leur capacité à attirer, ou à concurrencer directement, ces mêmes groupes sur leur propre terrain industriel.
L'Alliance d'Abuja part donc avec une leçon bien assimilée de l'échec de 2019, et un précédent international encourageant mais ambigu du côté indonésien. Reste à savoir si la coordination politique entre quatre gouvernements, dont les intérêts économiques nationaux ne sont pas toujours parfaitement alignés, suffira à transformer un siècle de dépendance structurelle en une décennie de montée en gamme industrielle réelle.
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