Gouvernance de l'IA : l'Afrique a-t-elle une chaise à la table de Genève, ou juste un strapontin ?
Pendant que l'ONU réunissait cette semaine à Genève son premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, un ministre africain a occupé le devant de la scène. Une présence qui ne doit pas masquer une réalité plus dérangeante : sur le terrain, l'Afrique francophone reste spectatrice d'une révolution qu'elle ne maîtrise ni techniquement, ni financièrement, ni même linguistiquement.

Photo d'illustration · Source : Dialogue mondial de l'ONU sur la gouvernance de l'IA, Genève
Il faut saluer l'image : lundi, à l'ouverture du premier Dialogue mondial des Nations Unies sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, le Sénégal coprésidait la session consacrée à la réduction des fractures liées à l'IA. Le ministre sénégalais des Télécommunications et du Numérique a plaidé pour une gouvernance fondée sur l'équité, insistant sur le fait que les pays en développement doivent cesser d'être de simples utilisateurs d'outils conçus ailleurs pour devenir des acteurs de conception et d'adaptation. Une posture assumée, cohérente avec le « New Deal technologique » que Dakar promeut depuis plusieurs mois.

Mais une chaise à la table des discussions n'a jamais garanti une voix qui pèse sur les décisions. Et c'est précisément là que le bât blesse.
Le vrai rapport de force ne se joue pas dans les discours. Antonio Guterres a ouvert ce dialogue par un avertissement limpide : l'intelligence artificielle évolue à une vitesse que ni les institutions, ni la plupart des gouvernements, ne parviennent à suivre. Il a identifié trois risques majeurs, la rapidité de développement de la technologie, la concentration des capacités entre un petit nombre d'entreprises et de pays, et la menace que représentent les contenus générés par IA pour l'intégrité de l'information. Le second risque est celui qui devrait le plus alarmer les capitales africaines : la puissance de calcul, les centres de données, l'énergie fiable et les réseaux haut débit nécessaires à l'IA restent concentrés dans une poignée de pays et d'acteurs. L'Afrique francophone, dans son immense majorité, ne figure pas parmi eux.
Le secrétaire général de l'ONU a bien annoncé vouloir proposer à l'Assemblée générale un Fonds mondial pour l'IA destiné à renforcer les capacités des pays en développement, avertissant que la fracture numérique ne doit pas se transformer en fracture de l'intelligence artificielle. L'intention est louable. Mais tout observateur du financement du développement africain connaît la suite probable de l'histoire : des enveloppes annoncées à grand renfort de communication, des critères d'éligibilité complexes, des décaissements lents, et un contrôle de gouvernance qui reste, in fine, entre les mains des mêmes bailleurs qui pilotent déjà l'aide publique au développement classique. Un Fonds mondial pour l'IA calqué sur ces mécanismes ne fera que reproduire, dans le champ technologique, une dépendance que le continent connaît déjà bien dans le champ financier.
La fracture est d'abord infrastructurelle, et l'Afrique francophone en paie le prix. Les discussions de Genève l'ont confirmé sans détour : les infrastructures nécessaires à l'IA, data centers, énergie stable, connectivité haut débit, gouvernance des données, conditionnent directement la capacité d'un pays à attirer les investissements liés à cette technologie. Or c'est précisément sur ces fondamentaux que l'Afrique francophone accumule le plus de retard. Une bourse régionale qui teste ses sites de secours informatiques, un chemin de fer minier qui vient tout juste d'entrer en service, un corridor de fibre optique de 2 100 km encore au stade de mémorandum en RDC : voilà l'état réel de l'infrastructure numérique et énergétique sur laquelle devrait pourtant reposer toute ambition de souveraineté en intelligence artificielle.
Un autre chiffre, évoqué en marge des discussions, mérite d'être répété tant il est parlant : sur environ 7 000 langues recensées dans le monde, seule une minorité dispose de ressources suffisantes pour être intégrée aux grands systèmes d'IA. Le français, langue de travail commune à une bonne partie du continent, reste mieux loti que la plupart des langues locales, wolof, bambara, dioula, baoulé, largement absentes des corpus d'entraînement des modèles dominants. Cette invisibilité linguistique n'est pas un détail technique : elle signifie que des millions de locuteurs resteront structurellement en marge des bénéfices de l'IA, y compris dans leurs propres pays, tant que ces langues ne seront pas intégrées avec sérieux.
Ce que l'Afrique francophone devrait exiger, plutôt que réclamer. La différence n'est pas sémantique. Réclamer une place à la table, c'est accepter les règles fixées par d'autres et espérer une part du gâteau. Exiger, c'est poser des conditions : accès garanti à la puissance de calcul à des tarifs non prohibitifs, transfert réel de compétences plutôt que simple formation aux outils, financement d'infrastructures énergétiques et de connectivité comme préalable non négociable à toute discussion de gouvernance, et intégration active des langues africaines dans les modèles dominants plutôt que dans des projets pilotes marginaux.
Le Sénégal a eu raison de porter cette voix à Genève. Mais un ministre qui coprésidait une session ne fait pas une stratégie continentale. Tant que les capitales francophones n'auront pas transformé leurs discours en position de force réelle, via une coordination régionale, des investissements massifs dans l'énergie et la connectivité, et une exigence commune sur les termes du prochain Fonds mondial pour l'IA, l'Afrique francophone continuera d'occuper, à Genève comme ailleurs, un strapontin poli plutôt qu'une chaise qui compte.
L'autre lecture possible. Cette lecture critique n'épuise pas le sujet. On peut légitimement objecter que la présence sénégalaise à la coprésidence d'une session constitue déjà, en soi, un gain diplomatique rare pour un pays de la taille du Sénégal, et un précédent que d'autres capitales francophones pourront invoquer. On peut aussi rappeler que la gouvernance internationale avance historiquement par petits pas et rapports de force progressifs, le numérique et le climat en offrent des précédents où des pays du Sud ont fini par peser sur des textes qui, au départ, semblaient verrouillés par les puissances industrielles. Enfin, il serait injuste d'ignorer les initiatives nationales réelles, à l'image du « New Deal technologique » sénégalais, qui témoignent d'une volonté locale d'agir sans attendre la charité d'un fonds mondial hypothétique.
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