Guinée–Chine : le virage pragmatique de la transformation industrielle décrypté par Amadou Oury Bah
À l'occasion du Forum économique mondial d'été à Dalian (juin 2026), le Premier ministre guinéen dessine les contours d'une coopération sino-africaine axée sur la création de valeur locale, l'ambition agricole et la responsabilité partagée de la gouvernance. Analyse d'une interview-clé pour l'économie d'Afrique de l'Ouest.

Photo d'illustration · Source : Primature de Guinée
Le contexte d'analyse. Événement : Forum d'été de Davos à Dalian (Chine), juin 2026. Thématique centrale : « Innover à grande échelle » et le rôle stratégique des corridors logistiques de l'initiative Belt and Road (la Route de la Soie). Enjeu macroéconomique : le passage de la première phase d'infrastructures brutes — routes, ports, barrages — à une phase de transformation industrielle sur le sol national, dans la logique de la Vision Simandou 2040.

La courbe de l'entretien : de l'héritage historique à la responsabilité de gestion. L'interview accordée par le Premier ministre Amadou Oury Bah à la CGTN ne se résume pas à un simple exercice diplomatique. Elle suit une courbe narrative rigoureuse, presque géométrique, structurée autour d'une transition conceptuelle majeure : le passage de la dépendance passive à la co-responsabilité stratégique.
L'échange s'articule en quatre phases clés. D'abord, l'ancrage historique : le Premier ministre rappelle que la Guinée fut le premier État d'Afrique subsaharienne à établir des liens diplomatiques avec Pékin. Il s'appuie sur le barrage hydroélectrique de Kinkon (Pita), qui fonctionne sans interruption depuis soixante ans, pour illustrer la longévité de cette alliance. Ensuite, la concrétisation industrielle : le passage du rêve à la réalité avec le méga-projet de fer de Simandou, dont l'exploitation minière et portuaire a débuté, et qui sert désormais de socle au programme d'État « Simandou 2040 ». Puis le débat de la souveraineté financière, sommet de la courbe, lorsque le chef du gouvernement, interrogé sur le « piège de la dette », refuse catégoriquement la victimisation géopolitique et met les dirigeants africains face à leurs propres responsabilités de gestionnaires. Enfin, une ouverture vers le futur : la souveraineté alimentaire et écologique, avec le riz hybride comme levier pour éradiquer la faim en Afrique de l'Ouest et une industrialisation respectueuse de la nature.
Simandou 2040 : du rêve minier à la structuration quinquennale. Pendant des décennies, le gisement de fer de Simandou est resté une chimère industrielle, bloqué par des arbitrages multilatéraux et des défis logistiques. Aujourd'hui, Amadou Oury Bah confirme que « le fer et le port minéralier sont désormais des réalités ». Ce déblocage, accéléré par la volonté politique locale sous l'impulsion du président Doumbouya et le pushing des entreprises chinoises, sert de socle au nouveau programme gouvernemental « Simandou 2040 ».
Fait notable pour les analystes de marché, le Premier ministre guinéen assume une inspiration directe des méthodes de planification de Pékin : « Notre programme Simandou 2040 est partagé entre trois plans-programmes quinquennaux. Chaque cinq ans on a un programme, nous sommes en train de vous copier… Notre intérêt fondamental est d'assurer la stabilité de nos institutions et la stabilité de l'État. » Cette approche vise à donner de la visibilité sur les quinze prochaines années pour attirer non seulement les financements publics, mais surtout le capital privé chinois dans des partenariats industriels directs.
Le faux procès du « piège de la dette » : un impératif de gouvernance interne. Interrogé sur les critiques qualifiant la coopération sino-africaine de vecteur d'endettement insoutenable, Amadou Oury Bah livre une réponse pragmatique et dénuée de concessions. Pour ce diplômé en économie, la dette n'est pas un piège passif posé par le créancier, mais le reflet direct de l'efficacité — ou des défaillances — de la gouvernance de l'État emprunteur.
« L'aspect le plus fondamental, c'est la capacité du gouvernement africain à avoir l'intelligence de savoir quelle est la meilleure approche pour utiliser les opportunités… Si nous croyons que c'est l'autre qui va amener le développement sans que nous ne jouions notre part en assumant la responsabilité et les efforts indispensables, il va de soi que ce ne serait pas une logique intéressante. Qui est le principal responsable ? C'est la gouvernance de nos États africains. N'utiliser pas cette opportunité dans le bon sens risque par la suite de faire dire : c'est la faute de la dette, c'est la faute de ceci, c'est la faute de cela. »
Pour ACTUFIN, ce discours marque un tournant doctrinal fort : le leadership guinéen refuse de nourrir les tensions de la guerre froide économique Est-Ouest et choisit de se positionner comme un gestionnaire de projet responsable, axé sur les résultats.
L'ambition agro-exportatrice : l'arme du riz hybride. Le dernier volet marquant de cette intervention concerne la sécurité alimentaire. En rendant un hommage appuyé aux travaux de l'académicien chinois Yuan Longping sur le riz hybride, Amadou Oury Bah dévoile une feuille de route agro-industrielle ambitieuse. La Guinée, château d'eau de l'Afrique de l'Ouest doté de terres fertiles exceptionnelles, importe encore aujourd'hui entre 300 000 et 400 000 tonnes de riz par an. L'objectif de la Primature est d'inverser totalement cette balance commerciale grâce à l'adoption de semences à haut rendement et de technologies de transformation locales et accessibles.
« Nous voulons inverser la donne pour que dans les années à venir la Guinée puisse être un pays exportateur de riz… Nous allons redonner de l'espoir aux populations et à la jeunesse rurale dans le Sahel en leur montrant qu'on regarde le ciel en disant : Dieu, donne-nous le paradis, alors que le paradis est sous nos pieds. »
Conclusion ACTUFIN. En articulant sa vision autour d'un alignement stratégique rigoureux et d'une exigence de performance interne, Amadou Oury Bah positionne la Guinée non plus comme un simple réservoir de ressources brutes, mais comme un acteur souverain en phase d'industrialisation rapide. Pour les marchés financiers et les investisseurs de la région, le succès de la doctrine « Simandou 2040 » dépendra de deux facteurs clés : le maintien d'une stabilité institutionnelle solide et la capacité du pays à transformer localement ses matières premières agricoles et minières.
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