Guinée : avec NimbaPay, Conakry mise sur la souveraineté de ses paiements numériques
Lancé le 22 juillet 2026 par la BCRG sous la présidence du Premier ministre Amadou Oury Bah, NimbaPay interconnecte banques, monnaie électronique et microfinance. Un pari technique — et politique — sur la souveraineté monétaire, hors du cadre UEMOA.

Photo d'illustration · Source : Primature de Guinée
Le 22 juillet 2026, la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) a lancé NimbaPay, le premier système national de paiement instantané et interopérable du pays, sous la présidence du Premier ministre Amadou Oury Bah. Un projet technique en apparence, mais qui pose une question de fond pour l'économie guinéenne : la fragmentation de son écosystème financier a-t-elle vraiment été le principal frein à l'inclusion financière, ou seulement l'un de ses symptômes ?
Ce que NimbaPay change concrètement
Développée par la Guinéenne de Monétique (GuiM) sous la supervision du gouverneur de la BCRG, Karamo Kaba, l'infrastructure ne constitue pas un nouveau portefeuille électronique concurrent de ceux déjà existants. C'est, structurellement, l'inverse : un système qui fait communiquer entre eux des réseaux jusque-là cloisonnés — banques, établissements de monnaie électronique et institutions de microfinance —, permettant à un client d'envoyer de l'argent instantanément d'un compte bancaire vers un portefeuille mobile, ou inversement, sans dépendre de la plateforme d'un opérateur unique. Le directeur général de la GuiM, Aly Badara Berete, a résumé l'enjeu en des termes qui vont au-delà de la seule technique : il s'agit, selon lui, d'une question d'équité, d'efficacité et de souveraineté.
[IMG:/__l5e/assets-v1/a6c62683-6657-4db7-8250-6d8f740b9b19/nimbapay-karamo-kaba-bcrg.jpeg|Le gouverneur de la BCRG Karamo Kaba lors du lancement officiel de NimbaPay.|Photo · Primature de Guinée]
Un chiffre qui situe l'enjeu réel
Le gouverneur Karamo Kaba a lui-même rappelé le chemin déjà parcouru : le taux d'accès aux services financiers en Guinée est passé de 4 % en 2011 à près de 36 % en 2024, une progression largement portée par l'essor de la monnaie électronique. Ce chiffre mérite d'être lu avec attention, car il déplace le véritable enjeu de NimbaPay : la Guinée n'a plus vraiment un problème d'accès brut aux services financiers — la monnaie électronique a déjà fait l'essentiel du travail d'inclusion — mais un problème de fragmentation entre des réseaux qui ne communiquent pas entre eux. NimbaPay ne crée donc pas de nouveaux utilisateurs financiers à partir de rien ; il cherche à rendre utile, en les interconnectant, une base d'utilisateurs déjà significative mais aujourd'hui cloisonnée par opérateur.
Une Guinée qui rejoint un mouvement continental — mais en dehors de son cadre régional habituel
NimbaPay place la Guinée dans une dynamique déjà engagée par plusieurs économies africaines : le Nigeria dispose depuis plusieurs années de son NIBSS Instant Payment (NIP), le Ghana de son GhIPSS Instant Pay (GIP), tandis que le Rwanda et la Tanzanie ont déployé respectivement eKash et le Tanzania Instant Payment System (TIPS). Ce mouvement est notamment soutenu par la Fondation Mojaloop, dont l'infrastructure open source sert de socle technique à plusieurs de ces plateformes, et par AfricaNenda, organisation continentale qui milite pour l'interopérabilité des paiements comme levier d'inclusion financière.
[IMG:/__l5e/assets-v1/f4717826-cef3-49f1-8338-a280beb8d72b/nimbapay-salle-bcrg-invites.jpeg|Un parterre de dirigeants du secteur financier guinéen réuni au siège de la BCRG pour le lancement de NimbaPay.|Photo · Primature de Guinée]
Ce qui rend le cas guinéen particulièrement intéressant, c'est son positionnement institutionnel singulier. Contrairement à la Côte d'Ivoire, au Sénégal ou au Burkina Faso, la Guinée n'appartient pas à l'UEMOA et ne dispose donc pas d'un système d'interopérabilité régional mutualisé comparable au GIM-UEMOA. En construisant sa propre infrastructure nationale plutôt que de s'appuyer sur un mécanisme régional partagé, Conakry fait un choix de souveraineté monétaire assumé — cohérent avec sa monnaie propre, le franc guinéen — mais qui implique aussi de porter seule le coût de développement, de maintenance et de gouvernance de cette infrastructure, là où d'autres pays de la sous-région mutualisent une partie de cette charge à l'échelle de l'Union.
Ce qui reste à prouver
L'infrastructure technique n'est, par définition, qu'une condition nécessaire et non suffisante du succès. GuiM a elle-même reconnu que la plateforme sera étendue progressivement, avec pour prochaines étapes l'intégration des paiements à destination des administrations publiques et les paiements transfrontaliers — deux fonctionnalités qui, si elles se concrétisent, transformeraient NimbaPay d'un simple outil de transfert interbancaire en une véritable infrastructure publique numérique, capable de soutenir la collecte fiscale, les transferts sociaux ou le commerce régional. Mais à ce stade, l'adoption par les établissements financiers eux-mêmes reste volontaire : GuiM a explicitement encouragé les institutions qui n'ont pas encore rejoint la plateforme à s'y connecter, ce qui suggère que la couverture actuelle du réseau, au jour du lancement, demeure partielle.
[IMG:/__l5e/assets-v1/f2c129fd-c5dc-4345-8767-1ca8580ab914/nimbapay-photo-officielle-partenaires.jpeg|Photo officielle du lancement de NimbaPay avec les autorités et partenaires du projet.|Photo · Primature de Guinée]
L'expérience comparée des autres pays africains est instructive
L'expérience d'autres pays ayant déployé des systèmes similaires montre que l'existence d'une infrastructure technique performante ne garantit pas automatiquement une adoption massive et rapide : le rythme de connexion des établissements financiers, la tarification des transactions, et la confiance des utilisateurs dans la fiabilité du système déterminent généralement, sur plusieurs années, le succès réel de ce type de plateforme — bien plus que la qualité intrinsèque de la technologie déployée le jour du lancement. Pour la Guinée, l'enjeu des prochains trimestres sera donc moins la performance technique de NimbaPay que la vitesse à laquelle banques, microfinance et opérateurs de monnaie électronique choisiront réellement de s'y connecter, et celle à laquelle les usages transfrontaliers et publics annoncés se concrétiseront.
Lire aussi
Dans la même rédaction
Capital-investissement · Afrique centrale
Danpullo Capital : Baba Ahmadou Danpullo institutionnalise sa fortune et ouvre une nouvelle page du capital-investissement en Afrique centrale
Le milliardaire camerounais crée un véhicule d'investissement basé à Douala pour gérer son patrimoine familial et financer les opportunités en Afrique centrale. Une décision qui traduit une évolution plus profonde : le passage des grands empires familiaux africains vers une gestion institutionnelle du capital.
Énergie · CEDEAO
Gazoduc Nigeria–Maroc : la CEDEAO donne son feu vert politique à un corridor énergétique de 25 milliards de dollars
Réunis en sommet à Freetown, les chefs d'État ouest-africains ont franchi une étape décisive dans la réalisation de l'un des plus ambitieux projets d'infrastructures du continent. Au-delà de l'énergie, le gazoduc pourrait devenir la colonne vertébrale industrielle de l'Afrique de l'Ouest.
Énergie · Nigeria
Dangote : 2,5 milliards de dollars levés avant ce qui pourrait devenir la plus grosse introduction en bourse de l'histoire africaine
Aliko Dangote a bouclé un placement privé de 2,5 milliards de dollars pour sa raffinerie, valorisant l'ensemble à environ 40 milliards de dollars. Une opération sursouscrite qui prépare une IPO historique à Lagos.