Banque d'affaires : la Côte d'Ivoire, troisième marché d'Afrique subsaharienne… grâce en partie à un locataire d'Abidjan
En 2025, les banques d'affaires ont facturé environ 35 millions de dollars d'honoraires sur des opérations liées à la Côte d'Ivoire, selon les estimations de LSEG. C'est le troisième montant d'Afrique subsaharienne, derrière l'Afrique du Sud et le Nigeria, devant Maurice, l'Angola et le Ghana. Un rang flatteur, qui dit beaucoup de la place d'Abidjan sur les marchés de capitaux. Mais pour le lire correctement, il faut savoir ce que LSEG compte, et pour qui.

Photo d'illustration · Source : Le siège de la Banque africaine de développement, à Abidjan. Photo fournie à ACTUFIN.

Problématique
Les honoraires de banque d'affaires mesurent ce que les banques facturent pour organiser des émissions d'obligations, des introductions et augmentations de capital, des fusions-acquisitions et des crédits syndiqués. C'est un bon thermomètre de l'activité financière d'un pays. La troisième place ivoirienne signifie-t-elle qu'Abidjan est devenue une place financière de premier rang, ou reflète-t-elle d'abord quelques grandes opérations, et un effet de comptabilité ?
Les chiffres
Selon la revue annuelle de LSEG Data & Analytics, les honoraires de banque d'affaires en Afrique subsaharienne ont atteint 503,9 millions de dollars en 2025, en hausse de 13,1 % sur un an. L'Afrique du Sud en capte à elle seule 51,5 %, le Nigeria 19,4 % et la Côte d'Ivoire 6,9 %.
Honoraires de banque d'affaires 2025, par pays
| Rang | Pays | Honoraires 2025 |
|---|---|---|
| 1 | Afrique du Sud | 254 M$ |
| 2 | Nigeria | 98 M$ |
| 3 | Côte d'Ivoire | 35 M$ |
| 4 | Maurice | 32 M$ |
| 5 | Angola | 17 M$ |
| 6 | Ouganda | 16 M$ |
| 7 | Zimbabwe | 11 M$ |
| 8 | Burundi | 6 M$ |
| 9 | Ghana | 6 M$ |
| 10 | Togo | 4 M$ |
Deux pays francophones seulement figurent dans ce classement : la Côte d'Ivoire et le Togo. Le Sénégal, le Cameroun et le Kenya n'y apparaissent pas.
Décryptage : d'où viennent les 35 millions ivoiriens
1. Les Eurobonds de l'État
En mars 2025, la Côte d'Ivoire a levé 1,75 milliard de dollars sur les marchés internationaux, puis, le lendemain, environ 220 milliards de FCFA (près de 335 millions d'euros) lors de sa première émission internationale libellée en franc CFA, à 6,875 % sur trois ans. Ce type d'opération, organisé par de grandes banques internationales, génère des commissions importantes. La Côte d'Ivoire est aujourd'hui l'un des émetteurs souverains africains les plus actifs sur les marchés internationaux.
2. L'effet Banque africaine de développement
C'est le point que peu de lecteurs du classement connaissent. LSEG attribue chaque opération au pays de domicile de l'émetteur. Or la Banque africaine de développement (BAD) a son siège à Abidjan. Ses émissions obligataires, qui se comptent en milliards de dollars chaque année, sont donc classées comme ivoiriennes. Les revues précédentes de LSEG le montrent clairement : en 2022 comme au premier trimestre 2024, les émissions de la BAD figuraient dans les principales opérations « Ivory Coast ». Au premier trimestre 2024, la Côte d'Ivoire représentait même 65 % des émissions obligataires de la région et 18 % des honoraires, grâce à un Eurobond de l'État de 2,55 milliards de dollars et à une émission de la BAD de près de 2 milliards.
La part exacte de la BAD dans les 35 millions de 2025 n'est pas publiée. Mais elle est vraisemblablement significative. Le rang ivoirien mesure donc à la fois l'activité financière du pays et son statut de siège d'institutions multilatérales. Les deux sont réels, mais ce n'est pas la même chose.
3. Le Togo, l'effet Lomé
La même logique éclaire probablement la présence du Togo (4 millions de dollars). Lomé accueille plusieurs institutions financières régionales : Ecobank Transnational, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO et le groupe Orabank. LSEG ne détaille pas les opérations togolaises de 2025, mais il est plausible qu'elles proviennent de ces sièges plutôt que de l'économie togolaise elle-même.
Ce que cela signifie
Abidjan est bien la capitale financière de l'Afrique francophone. Siège de la BAD, de la BRVM et de nombreuses banques régionales, émetteur souverain régulier sur les marchés internationaux : la Côte d'Ivoire concentre une part disproportionnée de l'activité de banque d'affaires de la zone franc.
L'argent ne reste pas en Afrique. Les classements régionaux de LSEG sont dominés par Goldman Sachs et Morgan Stanley. Les commissions versées sur les grandes opérations africaines rémunèrent d'abord des banques de New York, Londres et Johannesburg. Le premier intermédiaire nigerian, United Capital, n'apparaît qu'au dixième rang du classement des opérations sur actions. Aucune banque d'affaires francophone ne figure parmi les leaders.
Les grandes banques américaines s'installent d'ailleurs au plus près de ces opérations. En octobre 2024, JPMorgan Chase a ouvert des bureaux de représentation à Abidjan et à Nairobi, consacrés principalement à la banque de financement et d'investissement, pour entretenir ses relations avec les États, les institutions financières et les grandes entreprises. Le bureau d'Abidjan est dirigé par Michael Ahonzo Avou, ancien directeur général de Société Générale Asset Management West Africa. Le choix d'Abidjan, parmi les rares implantations de la banque sur le continent, confirme le statut de la ville. Il annonce aussi une concurrence accrue pour les banques d'affaires régionales.
Le marché régional échappe en partie à ces chiffres. Une grande partie du financement de l'UEMOA passe par le marché régional des titres publics et par la BRVM, où les opérations sont organisées par des sociétés de gestion et d'intermédiation (SGI) locales. Ces commissions, plus modestes et souvent en FCFA, sont mal captées par les bases de données internationales. Le poids réel de la banque d'affaires francophone est donc probablement sous-estimé, et son poids international surestimé par l'effet BAD.
L'absence du Sénégal est un signal. En crise de dette depuis la révélation d'emprunts non déclarés, Dakar s'est essentiellement financé en 2025 sur le marché régional. Résultat : pas d'opération internationale d'envergure, et pas de place dans le classement.
Le Ghana rappelle le prix du défaut. Ancienne star des Eurobonds africains, le Ghana ne pèse plus que 6 millions de dollars d'honoraires, au même niveau que le Burundi, après son défaut de 2022 et sa restructuration.
Ce qui reste incertain
L'idée à retenir
La Côte d'Ivoire est le troisième marché de banque d'affaires d'Afrique subsaharienne, mais ce rang doit beaucoup au fait qu'Abidjan héberge la Banque africaine de développement. Le vrai défi pour l'Afrique francophone n'est pas de grimper dans ce classement : c'est de faire en sorte que les commissions de ses grandes opérations profitent enfin à des banques d'affaires africaines.
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